Les «sleep-in» ne doivent pas fermer le 31 janvier

Le Dispositif de nuit, mis en place il y a six mois, se voit contraint de renoncer à quatre adresses sur six, faute de moyens financiers.

Retrouvez l'article de la Tribune de Genève daté du 5 janvier.

Pour les non abonnés, en voici une retranscription :

 

Le courrier attendu qu’ils n’auraient jamais voulu recevoir, ni hier ni, de surcroît, au début de l’année qui commence. Les collaborateurs du Dispositif de nuit (DDN), dans leur grande majorité, viennent d’apprendre que leur contrat se terminera le 31 janvier. À cette date, quatre des six sleep-in, leur lieu de travail social depuis bientôt six mois, fermeront. Les bénéficiaires de ces structures pratiquant la mise à l’abri humanitaire, offrant chaque nuit des espaces dormants, chauffés et sécurisés, retrouveront, eux, la rue. En plein hiver. Sur le front de l'urgence sociale, c'est le plus mauvais des scénarios qui se prépare.

Combien sont-ils à être directement concernés par cette rupture annoncée de prestation? Aujourd’hui: 110 personnes. Ce n’est pas une estimation alarmiste, juste l’expression concrète d’une réalité quotidienne. Plus de 100 lits de camp sont dépliés, puis occupés, dès 21h, dans les différentes adresses ouvertes successivement depuis la fin juillet 2019, sous l’égide du Collectif d’associations pour l’action sociale (CAPAS), avec le soutien financier de la Ville de Genève et celui, logistique, de l’Église protestante, mettant nuitamment ses infrastructures religieuses à disposition (déjà cinq à ce jour).

Casse hivernale

Quatre sur six, donc. Qui sont les rescapés de cette casse hivernale? Le sleep-in dédié aux femmes et celui réservé aux usagers de drogue dans les locaux du Quai 9. «Ces deux accueils spécifiques vont se poursuivre tout au long de l’année 2020, explique Grégory Builles, le directeur du DDN. Nous avons fait le choix de recentrer nos moyens, insuffisants pour salarier dans la durée l’ensemble des équipes engagées, afin de continuer à répondre aux populations les plus vulnérables. Les toxicomanes sont rejetés partout, les femmes ont besoin d’un espace, hors mixité, qui leur soit dédié.»

Cet espace-ci existe pleinement à l’avenue de la Roseraie, dans cette maison de maître qui a, dans un passé récent, servi à accueillir les familles. C’est par elle que l’on entame, au milieu du premier week-end de l’année, la tournée nocturne d’un dispositif en sursis.

Assurer la bonne entente

Sur chaque seuil franchi, des poignées de main chaleureuses et le regard, reconnaissable entre tous, des professionnels de l’urgence sociale, formés à la veille active, au maintien du cadre, afin d’assurer la bonne entente entre les personnes. Mais aussi de susciter, chez chacune, l’envie de se mêler aux tâches communes.

«L’endroit permet justement de développer les démarches participatives», souligne Laurence, travailleuse sociale. «De tendre vers une forme d’autonomie», ajoute-t-elle, convaincue, en privilégiant la responsabilité collective au sein d’un groupe féminin solidaire.

Il peut être entièrement masculin, le groupe accueilli, et se montrer lui aussi doué pour les «interactions communautaires». La formule est d’Oscar, psychologue de formation, gérant avec Jeremy le sleep-in le plus petit en capacité (20 lits), dans la salle aux dimensions modestes d’une maison de quartier, cachée au cœur des installations sportives de la Queue-d’Arve.

Hébergement modèle

Une adresse de raccroc? Non, un hébergement modèle. «On a travaillé avec les gens sur la responsabilité du lieu, poursuit l’homme à la barbe quichottesque. Une vraie interdépendance s’est créée, on s’aide et on se soutient les uns les autres. Il est difficile d’expliquer aux bénéficiaires que l’on va fermer, que ce n’est pas de leur faute, qu’ils n’ont rien fait de mal.»

Au contraire. Sur fond de précarité réelle, les bonnes volontés œuvrent ensemble à préserver ce bien commun élémentaire. Cela saute aux yeux en s’arrêtant au temple de la Servette comme à celui de Montbrillant. À chaque fois, 30 dormeurs apaisés couchés au milieu des bancs de prière. Déplacé dans le respect, le mobilier permet d’inventer chambrettes et alcôves.

«J'ai trouvé une famille»

On dort sous le même toit, mais cela n’a plus rien à voir avec un dortoir en sous-sol. «Ici, j’ai trouvé une famille», lance un quinquagénaire en préparant son couchage. Et une travailleuse sociale disponible, Elmira, pour l’accompagner dans des démarches administratives ignorées ou négligées. «On retrouve du temps pour aller au contact et établir le lien», se réjouit cette dernière, qui se sent, comme ses collègues, beaucoup plus qu’une «gardienne du silence».

Un homme pleure devant le temple de la rue Baulacre. Il vient d’apprendre la mort de sa mère. Nadjete et Fraugta sont à ses côtés, veilleuses du malheur d’autrui, orphelin de tout. Au Quai 9, c’est Sofia et Alex; à la Fusterie, Lucile et Tatjana. Des tandems bien dans leur métier. Ils aimeraient le poursuivre au moins jusqu’à la fin de l’hiver. Les sleep-in, qui ont démontré leur nécessité, ne doivent pas fermer le 31 janvier.

Inquiétudes pour demain

Tous les urgentistes du social en sont convaincus. À commencer par les collaborateurs de la Ville de Genève assurant l'accueil dans les abris PC des Vollandes et de Richemont. La capacité respective de ces deux lieux est de 100 places. Des lieux dont la gestion sensible se complique d'autant lorsqu'il faut refuser du monde aux entrées.

Le DDN, dans son déploiement échelonné, permettait justement d'éviter cela: l'errance humaine entre plusieurs portes closes. En 2018, durant la période de grand froid, 400 personnes ont été mises en sécurité. Elles sont toujours dans notre ville. Et l'hiver, qui se cache pour l'heure à bonne altitude, n'a pas dit son dernier mot. Il affectionne même les réveils tardifs.

 

Par Thierry Mertenat