Le 11 juin 2026, à l’issue de son Assemblée générale, le CAPAS a accueilli Mélanie Piñon pour une présentation consacrée aux liens entre santé, désocialisation et grande précarité vécue par les personnes sans-abri à Genève.
S’appuyant sur sa thèse de doctorat ainsi que sur plusieurs années d’engagement professionnel au sein des hébergements d’urgence genevois, Mélanie Piñon a proposé une lecture de la grande précarité ancrée dans les réalités du terrain. Son travail croise une approche clinique psychosociale et une démarche socio-ethnographique afin de mieux comprendre comment les ruptures sociales s’inscrivent dans les parcours de vie et l’état de santé des personnes concernées.
La santé comme révélatrice des trajectoires de précarisation
L’un des principaux enseignements de cette recherche est que l’état de santé des personnes sans-abri ne peut être compris uniquement sous l’angle médical. Il constitue également un indicateur des processus de désocialisation à l’œuvre.
L’analyse de plus de 8’500 consultations infirmières réalisées auprès de 444 personnes sans-abri met en évidence un état de santé particulièrement préoccupant. Près des deux tiers des personnes rencontrées (66,4 %) présentent au moins une maladie chronique et 67 % sont concernées par plusieurs problématiques de santé simultanées. À titre de comparaison, la multimorbidité touche environ 15 à 22 % de la population suisse à partir de 50 ans. Un quart des personnes ne bénéficie par ailleurs d’aucun suivi de santé.
Les résultats mettent également en évidence un phénomène de vieillissement prématuré. Plus la durée passée à la rue s’allonge, plus les atteintes à la santé se multiplient et s’aggravent. La santé apparaît ainsi à la fois comme une cause possible de l’entrée dans la précarité et comme une conséquence des ruptures successives vécues au cours des parcours de vie.
La grande précarité : un processus cumulatif
La présentation a également mis en lumière le caractère cumulatif des trajectoires de désocialisation.
Les parcours observés sont souvent marqués par l’accumulation de ruptures familiales, sociales, institutionnelles et sanitaires : violences, séparations, perte d’emploi, endettement, sorties de prise en charge, non-recours aux droits ou aux soins.
Ces ruptures se renforcent mutuellement et produisent progressivement une fragilisation des liens sociaux, institutionnels et relationnels. La grande précarité n’apparaît dès lors pas comme une condition individuelle figée mais comme un processus qui s’installe dans le temps.
Les limites des dispositifs face aux réalités vécues
À partir de son expérience de terrain, Mélanie Piñon a également mis en évidence les tensions qui peuvent apparaître entre les logiques institutionnelles et les réalités vécues par les personnes concernées.
Les dispositifs sociaux, sanitaires et d’hébergement reposent sur des missions et des critères d’accès qui répondent à des objectifs spécifiques. Or les parcours des personnes sans-abri se caractérisent souvent par l’instabilité, l’accumulation de difficultés et l’imbrication de problématiques sociales, administratives et de santé.
La recherche montre que certaines personnes se retrouvent ainsi aux marges, voire en dehors des dispositifs existants. Trop fragilisées pour accéder à certaines prestations, mais ne répondant pas non plus aux critères d’autres dispositifs, elles circulent entre les institutions sans trouver de réponse adaptée à leur situation.
Cette réalité met notamment en lumière les effets du cloisonnement entre les secteurs du social et de la santé, alors même que les difficultés vécues sont profondément imbriquées. Elle souligne également l’importance du non-recours, souvent lié à la méfiance envers les institutions, à la peur du jugement ou à l’épuisement administratif.
Des pistes pour agir
Au-delà du constat, la présentation a mis en avant plusieurs leviers d’action : renforcer les démarches d’« aller-vers », travailler à la reconnaissance du temps consacré à la création du lien comme une composante essentielle de l’accompagnement, favoriser la continuité des prises en charge et mieux articuler les réponses sociales et sanitaires.
À une échelle plus large, plusieurs enjeux de plaidoyer ont également été évoqués : renforcer les dispositifs de stabilisation résidentielle, améliorer la coordination entre les secteurs de la santé, du social, du logement et de la justice, intervenir plus précocement avant que les ruptures ne s’accumulent et assurer un financement durable des dispositifs d’accompagnement.
Au fil de son intervention, Mélanie Piñon a rappelé que la santé des personnes sans-abri constitue un miroir de leurs trajectoires, mais aussi de la manière dont nos institutions répondent – ou peinent parfois à répondre – aux situations de grande précarité.
Le CAPAS remercie chaleureusement Mélanie Piñon pour la richesse de son intervention.